21/04/2016

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Ce matin, 8h, une petite contraction un peu douloureuse, puis une autre. Un sourire sur mon visage tout de suite, allumé par une lueur d’espoir. Tu aurais dû naître il y a déjà quelques jours et la clinique refuse de nous laisser poursuivre plus longtemps toutes les deux. Si tu ne te montres pas spontanément, ce soir, on déclenchera mon accouchement. Je savoure donc cette douce pression dans le bas du ventre et du dos.

Fabien se réveille. Je lui dis « J’ai eu deux contractions un peu douloureuses mon amour ! ». Le sourire sur son visage, tout de suite. La même lueur d’espoir. Nous prions nous et le reste du monde depuis trois longs jours pour que des contractions spontanées apparaissent. Nous aimerions tant que ta naissance se passe dans la simplicité et le naturel. Alors là, forcément, deux petites contractions, c’est la meilleure des sensations.  Comme une douce promesse que tu viens nous murmurer. Je me lève et prends un petit déjeuner copieux. Nous continuons à nous préparer pour l’entrée à la maternité ce soir, comme si de rien n’était. Nous nous sommes trop inquiétés ces derniers jours pour nous faire de fausses joies. Mais les préparatifs sont de plus en plus régulièrement interrompus par le besoin de marcher dans l’appartement, d’émettre des sons. L’espoir grandit. Ce soir tu seras avec nous. Je sais que marcher fait progresser le travail nous allons donc nous promener à l’extérieur. Nous sommes jeudi, jour de marché sur la place des Chartreux. Tout me semble très coloré avec des sons un peu étouffés, comme dans un rêve plein de coton. Une dame nous fait signer une pétition liée aux problèmes d’insalubrité des salles de classe marseillaises. Plus que jamais nous pensons à toi, Madie, et nous nous projetons dans ce futur où tu iras à l’école. Nous marchons encore un peu, moi chantant toujours de longues notes graves pour accompagner mes contractions. Assez vite nous décidons tout de même de rentrer appeler la sage-femme de garde aujourd’hui à la Casa de naissance où tu dois naître. Je l’appelle vers midi. Elle est contente pour moi que le travail ait commencé spontanément. Elle me dit qu’elle peut venir tout de suite à la maison ou terminer ses consultations et venir ensuite, soit dans 2h30 environ. Je me sens bien, mes contractions sont gérables, je peux attendre. Je marche toujours dans l’appartement mais les contractions s’intensifient. Dans ma tête, je me dis qu’il faut gérer, que j’en ai pour longtemps. Nous préparons quelques pâtes, conscients des forces à prendre. Je n’en mange que quelques une mais ça a du mal à passer. Je demande à Fabien de me faire couler un bain. Notre minuscule ballon d’eau chaude se vide évidemment bien vite et il est obligé de rajouter régulièrement de l’eau chaude avec la bouilloire. Je m’immerge dans l’eau chaude mais loin de soulager ou de ralentir le travail, mes contractions deviennent encore plus fortes. Je suis heureuse car je suis maintenant certaine que ce soir tu seras née. Fabien est inquiet, il trouve que le travail s’intensifie vraiment et l’attente de Gwenaëlle, la sage-femme, lui semble longue.  Il me demande à plusieurs reprises si je ne veux pas que nous la rappelions pour qu’elle vienne plus tôt. Au bout d’un moment, agacée, je lui dis « Mais appelle si tu es stressé ! » Moi je suis bien et suis toujours persuadée d’avoir tout mon temps même si effectivement, les sensations commencent à être plus fortes. Fabien renvoie un texto à Gwenaëlle qui lui répond qu’elle sera là dans 20 minutes. Pendant ce temps, toujours dans le bain,  j’ai besoin qu’il me masse le dos. Je lui dis « Masse, masse, masse !! » sur une contraction puis « Arrête, ne me touche pas !! » à la contraction suivante. Au bout d’un certain temps, une demi-heure peut-être, je demande à sortir du bain. Je sors, j’ai froid. C’est là que les cris commencent à monter, irrépressibles. Venus du fin fond de mes entrailles, ces cris accompagnent chacune des contractions qui sont maintenant très rapprochées. Gwen n’arrive pas. Fabien s’inquiète. Je me suis installée sur le lit, à quatre pattes, soutenue par une pile de coussins. Je crie toujours et moi aussi j’ai envie qu’elle arrive maintenant. Heureusement, la sonnette retentit bientôt. Fabien va ouvrir tandis qu’un nouveau cri déchire l’appartement et parvient à Gwen dans le hall de l’immeuble.  Elle prend tout de suite conscience que le travail est bien avancé. « Ah oui, ça va vite », j’entends. Elle arrive dans la chambre, constate mon grand sourire qui perce malgré l’intensité des sensations. Elle m’examine, je suis dilatée à 4 cms mais au vu de l’avancée des choses jusqu’ici, elle dit qu’il faut partir tout de suite pour la maternité. Je la sens pressée. « On a le temps ? On a le temps ? » Elle me rassure mais me presse de m’habiller. Culotte, legging, t-shirt. Dur de s’habiller avec les contractions. Je n’ai rien aux pieds et choppe ma vieille paire d’espadrilles au passage. Le comble du glamour. Fabien a rapproché la voiture. Gwen me conseille de m’installer à l’arrière et de m’aider des appuie-tête pour gérer les contractions. Nous avons environ 20 minutes de route. Le trajet est assez difficile car je ne peux pas bouger à ma guise mais Fabien me rassure régulièrement sur notre progression. Beaucoup de feux sont au vert sur l’avenue Sakakini. Pour une fois ! Arrivés à la Penne sur Huveaune, juste avant Aubagne où se situe la clinique, je perds les eaux. Tant pis pour les sièges de la voiture… Une quantité impressionnante de liquide se déverse, accompagnée d’un intense sentiment de libération, puis, quasiment tout de suite, d’une envie de pousser. Heureusement, nous arrivons sur le parking de la maternité. Pas de place près de l’entrée, il faut aller loin, Fabien s’agace. Je dois sortir de la voiture et marcher mais nous ne savons pas où aller. La voiture de Gwen suivait la nôtre mais nous a perdus avant d’arriver. Nous sommes seuls sur ce parking. Fabien court chercher de l’aide aux Urgences. Je sens de l’agitation partout autour mais reste accaparée par mes contractions et mon envie de pousser. Une bite en béton sur le parking me permet de m’agripper et de gérer une nouvelle contraction de façon toujours très sonore. J’attire les badauds. J’entends une dame dire, inquiète, « Mais qu’est ce qui lui arrive à cette petite ? » Finalement, l’agitation s’organise : un brancard, des gens qui le poussent en courant dans les couloirs, Gwen et Fabien près de moi. Nous y sommes presque. J’entends des commentaires, j’ai l’impression qu’une dizaine de personnes m’entourent dans l’ascenseur. « C’est une primipare ? » « Oui, ça va très vite » « Mais c’est un premier bébé ?» « Ah oui, c’est Nature et Découvertes 1 »  « Ne vous inquiétez pas Madame, ça ira mieux avec la péridurale » Cette péridurale dont je n’ai jamais voulu et à laquelle je ne songe même pas au plus fort de la douleur. Nous arrivons enfin au troisième étage, la maternité. La salle d’attente est pleine à craquer et plusieurs enfants accompagnent leurs parents. Un éclair de lucidité me fait prendre conscience de leur présence et je demande aux gens qui poussent le brancard d’accélérer : je ne veux pas avoir à crier devant ces enfants. Ils courent, je m’autorise à crier puis nous arrivons enfin dans la chambre. Cette chambre où j’étais sensée effectuer tranquillement mon travail dans le confort : un grand lit, une baignoire, de la musique, des lumières tamisées… Là c’est branlebas de combat. Je me suis agenouillée par terre, je ne sais même plus où est Fabien. Est-ce lui qui me masse le dos ? Deux ou trois personnes installent vite, vite, des draps jetables sur le lit. Mais même dans ce moment là, alors que le monde s’agite, alors que je crie, alors que je pousse déjà, je ne suis toujours pas consciente de ton arrivée imminente. Je suis encore sûre d’en avoir pour un moment. Lorsque les draps sont installés, Gwen me propose de m’agenouiller sur le lit plutôt que par terre. Des coussins soutiennent le haut de mon corps. Le besoin de pousser devient irrépressible. Je pousse fort et Gwen m’encourage. Les sensations sont indescriptibles. D’une force inouïe. Mais je ne parlerais pas de douleur. Je commence à fatiguer dans cet effort intense et n’arrête pas de demander à Gwen si tu seras bientôt là. Elle me répond oui, oui, elle est là. Je ne prends conscience de la réalité de ces mots que quand j’ouvre les yeux et vois ta tête entre mes jambes. On me dit de pousser, pousser encore. Ce sont les épaules. Il faut lutter un peu mais ça passe. Tu es née. Comme ça. C’était tellement simple. Ton papa est face à moi. Tu es là. Nous n’arrêtons pas de répéter ça : « Elle est là, elle est là ». Je trouve ça incroyable d’avoir réussi aussi simplement à mettre au monde ce petit être. Je ne réalise pas du tout. Quelques contorsions sont nécessaires pour me remettre sur le dos sans m’emmêler les pinceaux avec le cordon. On te pose sur moi. C’est le début de notre vie à trois. Pleures-tu ? C’est le genre de choses importantes dans les films mais anecdotiques dans la réalité. Tu vas bien, c’est sûr. Pas trop le temps d’en profiter. Une jeune maman a besoin de soins et le temps de me faire les quelques points nécessaires, tu fais une petite séance de peau à peau avec ton papa. Pour moi, c’est le moment de la redescente après cet énorme shoot d’hormones qu’est l’accouchement. Je tremble. Je suis à la fois excitée et exténuée. Il faut encore fournir quelques efforts pour expulser le placenta. Il paraît que pendant tout le temps des soins qui m’ont été prodigués, tu as pleuré. Je ne m’en souviens pas. J’ai plutôt le souvenir d’un grand calme. Après un temps assez long, une heure peut-être ? On te repose sur moi pour la tétée d’accueil. T’as-t-on déjà pesée ? T’as-t-on pesée plus tard ? Je ne sais plus mais tes 3kg420 sont posés sur ma poitrine et déjà tu me reconnais, tu me donnes toute ta confiance. Quel poids, quelle mission ! Au bout d’un moment, ton papa sort fumer. Gwen sort téléphoner. Nous sommes seule à seule pour la première fois. Tu tètes parfaitement bien. Tout est calme. Je ne sais pas dire ce que je ressens. Je ressens c’est tout. Je ne parlerais pas de coup de foudre ni de plus-beau-jour-de-ma-vie. Nous sommes dans un de ces rares moments de présence pure, loin du cerveau, loin des pensées. Tu es simplement là, minuscule et toute puissante. Je suis simplement là. Je suis complètement et exclusivement ta mère. Je le suis pour toujours. Aucun mot simple ne saurait décrire l’immense fierté, l’immense joie et l’immense peur que cela représente. Tu es Madie, tu es ma fille. Tu es née.

 1 - A la Casa de Naissance où nous avons fait le choix d’accoucher, les naissances se font naturellement, sans péridurale, sans médicalisation excessive et avec le simple soutien d’une sage-femme. L’un des anesthésistes de la clinique a donc pris l’habitude d’appeler les patientes de la Casa « Nature et Découvertes »