13-01-2017

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J’aime bien les femmes qui se maquillent dans le métro car elles ne cachent pas l’artefact. Elles ne font pas semblant d’être belles au réveil. Elles ne font pas semblant d’avoir tout le temps de se pomponner tranquillement chez elles. Et elles nous disent qu’elles veulent bien ressembler à ce qu’on attend d’elles mais que ça demande des efforts, qu’est-ce qu’on croit ?

Comme des comédiennes de théâtre kabuki, elles laissent au spectateur le loisir d’assister au processus autant qu’au résultat. Le temps et les gestes nécessaires à la naissance de cet être socialement acceptable qu’elle est la femme maquillée.

La femme sort son miroir de poche, observe et diagnostique.

Puis le crayon, sur les paupières, à la frontière des cils et parfois au-dessous. Bien précis malgré les soubresauts de la rame. Chapeau.

Le mascara, c’est mon moment préféré. Voir le geste se répéter jusqu’à l’allongement optimal. Parfois des paquets, parfois pas. Parfois un geste nerveux et rapide, parfois très lent et d’une sensualité sans égale. Suis-je la seule à être presque gênée de mon intrusion dans ce moment d’intimité pure ?

Le rouge à lèvre. Carmin, rouge, rose, prune, framboise, marron glacé, caramel beurre salé… Dans une heure, il n’y en aura plus, tout se sera évanoui dans le premier café du matin. Tous ces efforts pour rien, tout à recommencer. Mais pour l’instant elle dépose la couleur avec application. Des gestes codifiés dont on ne sait plus s’ils sont techniquement indispensables ou s’ils relèvent de la scénographie. Bouche entrouverte, pose de la couleur sur la lèvre inférieure puis supérieure, frottement des deux lèvres entre elles, légères corrections, duck face. Nous avons vu nos mères, nos sœurs, nos amies plus âgées faire ces gestes, nous les avons appris et nous les répétons comme un rituel.

Certaines ajoutent du rose à leurs joues. C’est l’instant critique où tout peut s’illuminer ou s’effondrer. Un rose trop vif, un geste trop appuyé ou une mauvaise répartition de la poudre et c’est le drame, on assiste à l’apparition de Bozo le clown.

Après, elle observe le résultat dans le miroir. C’est aussi l’instant où les gens jugent. Tous ceux qui ont assisté à cette savante mise en scène de la féminité et s’autorisent à commenter le résultat dans leur tête. Les yeux sont perçants. Celle qui montre l’envers du décor doit en accepter les conséquences : elle sera observée puis disséquée.

Dans un petit clic métallique, le miroir de poche se referme, elle le range dans son sac qu’elle tient sur ses genoux. En attendant d’arriver à la station, il faudra faire comme si elle ne voyait pas qu’on la regarde. Il y a ceux dont l’œil est lourd et qui se lèchent les babines. Si elle se maquille ainsi devant tout le monde, c’est qu’elle doit aimer être regardée. Pourquoi pas l’inviter à boire un café ? Il y a celles dont l’œil parcourt la femme de haut en bas, en quête du moindre détail qui les autorisera à penser « Quel mauvais goût », « Quel manque de classe », « Quelle allumeuse ».

J’envie son courage et sa détermination. Se montrer ainsi sans fard, c’est là le paradoxe. Plus elle se pare plus elle est nue. Plus elle se camoufle plus elle se dévoile. Se montre et se démontre. CQFD. Ce Qu’il Fallait Dissimuler.