06/11/2015

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Je suis étendue sur le lit, en position d’ouverture, mains et pieds déployés, la tête légèrement surélevée pour éviter le reflux. Il est 3h30 du matin, nous sommes vendredi matin et je ne parviens pas à dormir. J’essaie désespérément de me détendre, de me rappeler mes anciens exercices de sophro, en vain. Tu reviens régulièrement toquer à la porte de ces touts petits coups que tu donnes et que je sens depuis la semaine dernière. Des petits tintements de vie qui, depuis que je suis en mesure de les saisir, me plongent dans la béatitude propre à la femme enceinte tout comme dans un abyme d’angoisse à l’idée que – cette fois c’est sûr – tu es bien réel. Je portais probablement en moi jusqu’alors une petite impression de retour possible, un truc moins inexorable. Là, entre tes danses vaudous sous mon nombril, les jouets et la layette qui s’accumulent dans la chambre et mon ventre qui commence sérieusement à s’arrondir, je n’ai plus aucune échappatoire. Dans moins de 5 mois tu seras là et rien ne saurait l’empêcher. Que vais-je faire de toi petit être ? Qu’allons-nous faire de toi ? Retrouverai-je un jour une envie, un désir autre que celui de te porter et de protéger ? M’appartiendrai-je à nouveau ? Pourrai-je de nouveau faire l’amour en pleine possession de mes désirs, de mon corps, sans douleur, tiraillement, irritation, brûlure ? La sexualité me manque cruellement mais je ne trouve aucun chemin vers elle, tous sont obstrués par mes angoisses et ma douleur. Comme avant, si j’ose dire. Mais pire qu’avant, parce qu’en plus, je ne pense qu’à toi et que mon besoin de solitude dépasse largement celui du sexe. La grossesse me paraît de plus en plus être un moyen terme à trouver entre le plein et le vide. Aujourd’hui (je voudrais dire hier mais je suis obligée de reconnaître que je suis debout à 4h du mat’ et que je dois aller bosser non pas demain, mais tout à l’heure), aujourd’hui nous avons rendez-vous avec notre sage-femme pour l’entretien du 4e mois. Un truc où on parle de tout ce qui n’est pas médical dans la grossesse. Cet entretien me stresse énormément car pour moi, pour l’instant, rien n’est médical dans ma grossesse. Parler de ce qui ne l’est pas, c’est donc parler de tout, et on pourrait y passer la journée. Parler de comment tu es arrivé là dans ma vie, dans notre vie, de comment je ne te voulais pas vraiment, pas tout de suite, de comment l’idée d’être mère ou plutôt de bâtir la femme tout en étant mère me paraît un objectif inatteignable. Parler de ma psychothérapie, de ma relation aux autres, de mon incorrigible stress, de mon encore plus incorrigible culpabilité, de mon impossibilité à vivre le plaisir de façon décomplexée, de ma sexualité éternellement contrariée, de ma soif de perfection poussée jusqu’au délire, jusqu’à la paranoïa. Parler de maintenant, maintenant que tu es là. Parler de l’inextinguible besoin d’être seule, isolée, tranquille, immobile, de te respirer chaque seconde, ne jamais parler à quiconque – tous des cons. Parles des symptômes ? Finalement non, ne pas en parler, ou pas beaucoup. Pas important en fait. Parler de ta venue au monde et de mon inscription dans cette lignée de femmes qui accouchent courageusement, à l’hosto ou sur la table de la salle à manger, mais toujours dans la douleur, toujours pour de vrai, comme de vraies super nanas qu’ont pas froid aux yeux. Dire que moi aussi, je veux être ça, vivre ça, les choses en vrai, les choses en grand, mais que je crève de trouille. Stressée comme je suis, j’y arriverai jamais à le laisser sortir, non ? Et puis si j’y arrive pas, je vais encore culpabiliser. Pour l’allaitement c’est pareil. Je veux vivre ça mais quand j’y pense je ne me perçois tellement pas comme une mère que m’imaginer en train d’allaiter à presque quelque chose de ridicule. Tu vas sans doute t’en rendre compte, de ça, mon bébé, et peut-être que tu ne vas pas vouloir. Ou que je vais tout foutre en l’air. Possible. Et le baby blues ? Je vais en faire un, c’est sûr. Quand j’entends parler de ces nanas qui n’arrivent pas du tout s’occuper de leur marmot, je m’y vois, je me dis « non, non, non, pitié que ça ne m’arrive pas. Pour une fois, je voudrais vivre les choses bien ». Parler de tout ça, laisser parler ton papa aussi, qui doit certainement avoir beaucoup de choses à dire bien que je ne lui laisse aucun espace dans cette affaire là. Je le sais mais là encore je ne vois pas comment faire autrement. J’espère que la sage-femme l’écoutera avec toute l’attention que je ne peux pas lui donner. Eh ben ça y est. 4h32, je chiale. Le chien vient me consoler, comme toujours. L’est mignon, ce chien. Incroyable que je trouve plus de place dans ma vie pour lui que pour mon mec. M’enfin, c’est vrai qu’il est moins impliqué quand même.